An 510 - Le Courronnement

Oyez, oyez, braves gens l’histoire du couronnement du Roi Arthur en la Cathédrale de Carlion et comment en ce même lieu, il défit les troupes du vile Roi Loth. En l’an de grâce cinq cent dix, advint que le vaillant Arthur, encore en quête de sa pleine souveraineté, cheminait vers son destin. Après avoir quitté la cité de Londres, lui et sa noble suite firent halte à Windsor. Mais le jeune seigneur, déjà sagace au-delà de ses années, refusa festin et liesse en la demeure du baron, car il soupçonnait en celui-ci une amitié feinte, née davantage de la crainte des enchantements de Merlin que d’un sincère attachement.

Dès l’aube suivante, ils reprirent la route sans tarder. Arthur, dont les troupes demeuraient encore restreintes, ne put laisser de garnison pour assurer la loyauté de son vassal. Tandis qu’ils cheminaient, le brouillard dense et inquiétant continuait à suivre le cortège royal comme une ombre silencieuse. Interrogé enfin, Merlin assura qu’aucune créature hostile ne pouvait s’y dissimuler. Or, soudain, surgit devant eux une troupe d’une cinquantaine d’âmes misérables, menées par un certain Gondin, esprit faible se proclamant chevalier au Rat et seigneur des lieux. À ses côtés se tenait un homme d’Eglise nommé Blaise, individu plus avisé, qui lui tenait lieu de second.

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Ne voyant là nulle menace, Dame Angarad leur offrit l’aumône — quatre sous et deux deniers — mais avec grande finesse, elle fit passer ce don pour tribut de passage et gage de loyauté, afin de ne point blesser leur orgueil. Le soir venu, autour d’un feu et d’un repas frugal, les quatre chevaliers à la chevelure d’or firent la rencontre de messire Tristan, dont la compagnie fut douce et plaisante. Et au matin, l’on questionna Arthur : pourquoi ne s’arrêtait-il point dans les bourgs pour rendre justice et gagner l’amour du peuple ? Mais il répondit qu’il ne jugerait point en roi tant que la couronne de Bretagne ne ceindrait pas son front. Déjà, dans sa sagesse naissante, il pressentait les desseins du roi Loth, qui tramait en secret sa chute. Aussi désirait-il atteindre au plus vite Carlion et sa cathédrale sacrée.

Après sept jours de voyage, ils aperçurent enfin le château de Corinum. Là, le comte Edward vint à leur rencontre à la porte de la cité. C’était un homme noble et marqué par les ans et les combats. Il leur offrit grand banquet et honora Arthur, Merlin et les quatre chevaliers dorés, les gardant près de lui comme des hôtes de grand prix. Dans un souffle grave, il souhaita à Arthur long règne et paix durable. En réponse, le jeune prince entonna un chant célébrant la vie humble des paysans de Logres, ce qui allégea les cœurs, et bientôt chacun chanta et but, certains au-delà de toute mesure.

Au matin, fidèle à sa jeunesse, Arthur joua quelque malice : il éveilla bruyamment ceux que le vin avait alourdis. Et messire Braxton, plus rétif que les autres à quitter le sommeil, reçut sur la tête l’eau fraîche d’une carafe, au grand amusement de la compagnie. Lorsque vint l’heure du départ, le comte Edward serra Arthur dans ses bras. Dame Angarad, troublée par les paroles du vieil homme, confia ses doutes au jeune roi. Mais celui-ci répondit avec gravité qu’il valait mieux avoir foi en une idée qu’en un homme. Et comme pour sceller ces mots, son armure se mit à resplendir sous la lumière du soleil, telle une bénédiction céleste.

Trois jours plus tard, la troupe atteignit un pont étroit, long de cinquante toises et à peine large de quelques coudées. Une foule dense en obstruait l’accès. Alors, le chevalier Théodran, soucieux de ne point retarder son seigneur, promit cinq as de récompense à qui ferait place. La foule, empressée, obéit — mais dans son mouvement, elle emporta avec elle le chevalier Coelric, noble chevalier à la Tour. Offensé en son honneur, Coelric exigea réparation et défia quiconque voudrait se faire champion d’Arthur. Braxton s’avança, mais, moins expérimenté, il fut grièvement blessé, refusant obstinément de déposer les armes. En guise de compensation, Coelric réclama tribut, et Merlin, en homme avisé, lui accorda faveur.

Enfin, Arthur atteignit Carlion. Sans délai, il se rendit sur le parvis de la cathédrale, où l’attendait l’archevêque Dubricus. Après les salutations d’usage, le saint homme fit quérir les rois des terres voisines et permit à la suite d’Arthur de loger en la cathédrale, en dehors des offices. Après deux semaines enfin écoulées, le couronnement fut célébré en grande solennité. Chacun s’était vêtu de ses plus beaux atours, hormis Merlin, lequel paraissait, selon sa coutume, plus misérable encore qu’à l’ordinaire. Les seigneurs et chevaliers conviés entrèrent dans la cathédrale. Là, après le discours de l’archevêque, il fut demandé aux grands de ce monde de donner leur assentiment : sire Léodagan de Carmélides, le comte Edward de Corinum, le baron de Windsor, et d’autres encore, parmi lesquels certains parents de dame Angarad, qui jugeaient sa présence peu convenable.

Sans nul étonnement, tous proclamèrent Arthur digne de la couronne. Ainsi fut-il sacré roi de Bretagne, roi de Logres et Imperator. Alors le roi prit la parole. Il rappela les vertus du chevalier courtois : bonté, justice, générosité, et le noble devoir de combattre pour la paix. Puis il déclara vouloir fonder un ordre de chevaliers voué à défendre ces idéaux. Plusieurs, dont Léodagan et Edward, s’offrirent sans tarder. Après la cérémonie, maints seigneurs vinrent lui rendre hommage : sire Lanceor, accompagné de son jeune fils Lancelot, promis à une grande destinée, ainsi que le bon roi Bors de Gaunes.

Arthur exprima ensuite le désir de passer la fin de l’hiver à Carlion. Deux semaines plus tard, il réunit ses fidèles autour d’une table ronde en une auberge, dont la forme éveilla en lui une singulière inspiration. Il leur annonçait déjà son dessein d’établir sa cour au sud de Londres, lorsqu’un garde survint en hâte : une armée de sept cents hommes marchait sur Carlion, et ne se trouvait plus qu’à quelques heures. Et lors advint la bataille de Carlion, dont naquit la grande renommée des Chevaliers dorés, et dont chacun garde vive mémoire, tant pour ses hauts faits que pour les prodiges qui s’y manifestèrent.