An 511 - L'épée sortie du Lac

Oyez, oyez, braves gens : comment la Dame du Lac remit la noble épée Excalibur au roi Arthur ; comment la belle Guenièvre vint le rejoindre en son château de Camelot ; et comment le jeune Lancelot, encore dans la fleur de l’enfance, terrassa un loup d’un seul coup d’épée.

Nous étions en l’an de grâce Cinq-cent-onze, peu de temps après les événements susmentionnés. Arthur avait consenti à accorder sa clémence au Comte Saman, lequel s’était finalement rangé sous sa bannière. Il avait su excuser son égarement et l’ancienne fidélité qu’il portait à Loth, les attribuant à certains liens de parenté qui ne lui avaient point permis de décliner l’offre qui lui était faite. Le roi fit mander ses chevaliers en son château de Camelot, dont l’édification, bien avancée, n’était pourtant point encore achevée. Il leur confia deux missions : la première consistait à l’escorter, en comité restreint, vers un lieu qu’il souhaitait tenir secret, situé au nord du royaume de Logres ; la seconde les conduirait auprès du roi Léodagan, qui avait requis son assistance. Ils prirent la route dès le lendemain, le roi ayant revêtu sa plus somptueuse armure. Tandis qu’ils approchaient d’un village, ils aperçurent, au loin, sur un étroit chemin forestier, une silhouette immobile qui semblait les observer. Avec l’assentiment de Merlin, ils allèrent à sa rencontre. Il s’agissait, une fois encore, du mystérieux Chevalier des Cendres, qui les mena jusqu’à une clairière. En son centre se trouvait une vasque d’eau, qu’il leur désigna en silence. Chacun s’y abreuva, et des visions leur furent révélées : Sur les eaux d’un lac avançait une barque verte, finement ouvragée. Un roi y reposait, étendu comme dans la mort, tandis qu’à ses côtés se tenait une dame brandissant une épée vers le ciel. Celle-ci fit un pas, marcha sur les flots, puis s’y enfonça. La barque poursuivit sa course et se perdit dans la brume.

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À leur réveil, un cervidé s’ébroua avant de disparaître dans la forêt. Lorsqu’ils retrouvèrent Arthur, à peine deux heures s’étaient écoulées. Merlin partit aussitôt consulter les oracles. Le chef du village les accueillit en sa demeure et reçut, pour sa générosité, cinq sous et cinq deniers. Au soir, Merlin fut de retour. Le lendemain, la pluie persistait sans relâche. Toutefois, lorsqu’ils atteignirent les rives d’un lac, les nuées se dissipèrent soudain, et l’éclat du soleil couchant révéla, au centre des eaux, d’étranges reflets nacrés. L’embarcation aperçue en songe s’y trouvait, amarrée au rivage. Merlin et Arthur y prirent place et gagnèrent le centre du lac. Alors surgit des eaux un bras féminin, tenant une épée levée vers le ciel : c’était celle-là même qu’ils avaient contemplée en vision, confirmant que leurs songes pouvaient être prémonitoires. Arthur s’en saisit ; la lame resplendit d’un vif éclat, et il la plaça à sa ceinture.

De retour sur la rive, Merlin présenta l’arme comme étant Excalibur. Il invita Arthur à la ficher en terre, puis convia les chevaliers à poser tour à tour la main sur le pommeau. Chacun fut alors saisi d’une vision funeste : le ciel s’assombrissait, et une pluie de cendres s’abattait sur eux. Dans celle de Braxton, un corbeau se posait sur le pommeau, poussant des croassements lugubres. Les chevaliers, troublés et irrités, pressèrent Merlin de s’expliquer. Celui-ci se contenta d’un signe énigmatique, laissant Arthur dans l’incompréhension la plus entière.

Encore bouleversée, Angarad adressa ses prières à la Dame du Lac. En songe, elle vit un jeune garçon blond, qu’elle reconnut comme étant Lancelot, fils du seigneur Lanceor. L’enfant trébuchait, puis se relevait sous les traits d’un chevalier accompli, revêtu d’une armure éclatante et portant un blason d’argent à trois bandes de gueules. D’un geste accusateur, il désigna une cité en prononçant ces mots : « Elle est là. ». Ce chevalier était celui qu’ils avaient déjà aperçu lors d’une précédente vision. À son réveil, Angarad aperçut le Chevalier des Cendres qui l’observait au loin, avant de disparaître. Au matin, ils prirent congé : Arthur et Merlin, rappelés à leurs hautes charges, se séparèrent des chevaliers, lesquels poursuivirent leur route pour rejoindre Léodagan.

Après dix jours de marche, ils atteignirent le sommet d’une colline. En contrebas s’élevait une haute tour blanche, dressée sur une motte entourée d’un étang, qu’un pont aux proportions incertaines permettait de franchir. Les portes en étaient grandes ouvertes. Se souvenant des recommandations de Merlin, ils s’y rendirent. Une douzaine de servantes affairées les accueillirent et leur annoncèrent que la Dame des lieux les attendait. Après avoir gravi un nombre d’escaliers qui semblait excéder toute mesure raisonnable, ils parvinrent enfin dans une salle où siégeait une Dame d’une beauté comparable à celle de Guenièvre, mais empreinte d’une froideur saisissante. Son trône rappelait l’ouvrage de la barque du lac. Devant elle reposaient d’étranges miniatures, et elle tenait entre ses mains une réplique d’Excalibur.

Elle se présenta sous le nom de Morgane et déclara connaître leurs exploits, dont elle disait goûter la violence. Elle leur offrit des rafraîchissements. Braxton et Angarad, discernant en elle une nature féerique, conseillèrent de décliner. Morgane leur proposa ensuite un présent. En leur for intérieur, Braxton, Marianne et Angarad y consentirent, fidèles aux conseils de Merlin, tandis que Théodran, guidé par sa prudence et sa foi, choisit de refuser. Nul mot ne fut prononcé, et pourtant Théodran comprit sur le visage de ses compagnons que quelque chose était à l’oeuvre.

Aussitôt, ses camarades furent saisis de visions troublantes. Morgane remit à Braxton une figurine du jeune Lancelot, lui enjoignant d’en prendre le plus grand soin, car son destin était maintenant entre ses mains. Puis ils prirent congé. Théodran, soucieux de préserver ses compagnons, sortit le dernier, la main posée sur son épée, reculant sans jamais quitter Morgane du regard. Celle-ci le salua en le qualifiant, non sans une pointe d’ironie, de « plus noble des âmes ». Ce ne fut qu’à bonne distance qu’ils purent enfin relater ce qui leur avait été montré. Angarad avait vu Arthur siégeant sur le trône, relatant la défaite de son plus redoutable ennemi. Braxton avait vu le jeune Lancelot s’étouffer avec une noix. Marianne, quant à elle, avait aperçu le chevalier blond vaincu, enchaîné et couvert de sang. Angarad lui révéla alors que ce chevalier n’était autre que Lancelot parvenu à l’âge adulte.

Les voyant encore profondément troublés, Théodran les exhorta à rejeter ces visions, qu’il tenait pour trompeuses, et leur adressa des paroles empreintes de sagesse, propres à apaiser leurs esprits et à alléger leurs cœurs. Toutefois, le temps ne se prêta guère à de tels desseins, car une pluie persistante les accompagna tout au long du trajet qui les mena au château de Léodagan. À leur arrivée, ils trouvèrent les seigneurs Hyfidd, Ambrut et Léodagan penchés sur une carte, qu’ils examinaient avec la plus grande attention. Léodagan les conduisit à l’écart, en une pièce retirée, et leur exposa la situation. De nombreux troubles agitaient le nord, aux confins de ses terres, à la lisière de la Lothiane. La contrée était devenue incertaine, et il soupçonnait qu’un traître ne se fût glissé jusque dans ses propres murs. Aussi souhaitait-il que fussent conduits, dans le plus grand secret, jusqu’à Camelot auprès d’Arthur, sa fille, la noble dame Guenièvre, ainsi que dame Siobhân, le jeune Éric de Montmarcy et le jeune Lancelot. À l’évocation de ce dernier, Braxton sentit la figurine qu’il portait sur lui se réchauffer soudain, comme si elle répondait à une volonté invisible — souvenir troublant de l’étrange requête de la Dame Morgane.

Il fut décidé qu’ils partiraient avant les premières lueurs de l’aube, guidés par la seule clarté des torches. Or, au cœur de la nuit, un phénomène singulier se produisit : la pluie cessa brusquement, chose qui ne s’était point vue depuis fort longtemps. Les chevaliers connaissaient déjà dame Guenièvre. Ils furent en revanche surpris de découvrir que Dame Siobhân paraissait bien plus mûre que ne l’avaient laissé entendre les propos de Léodagan, lequel semblait éprouver quelque difficulté à juger de l’âge de ses cadets. La jeune femme, d’une beauté saisissante, portait une chevelure flamboyante, dont l’éclat ne passait guère inaperçu. Braxton, soucieux de discrétion, releva doucement sa capuche. Elle en fut troublée, et leurs regards se croisèrent un bref instant. Chacun se vit confier la garde d’une personne : Braxton prit sous sa protection le jeune Lancelot, âgé alors de six ans, avec qui il dut partager sa monture ; Théodran veilla sur Éric, lequel, malgré ses treize ans, s’efforçait tant bien que mal d’adopter la contenance d’un écuyer ; Marianne fut chargée de Dame Siobhân ; et Angarad accompagna Dame Guenièvre, avec qui elle avait déjà noué des liens lors de leur rencontre au fort de Caroaise.

Le commencement du voyage s’écoula dans une quiétude presque parfaite. Lancelot se reposait, doucement bercé par le pas régulier de sa monture ; alors que Siobhân, sous de légers prétextes, cherchait toutes occasions d’adresser la parole à Braxton, feignant quelque embarras à se maintenir en selle. Mais le regard exercé d’Angarad ne s’y laissa point tromper : elle discerna sans peine chez la jeune dame une maîtrise assurée de l’art équestre. S’étant donc approchée d’elle, elle lui signifia, avec une franchise tempérée, que messire Braxton goûterait davantage la compagnie d’une personne se montrant plus capable et assurée.

Au soir venu, l’on dressa le camp. Comme il était aisé de le prévoir, Siobhân se montra fort empressée d’assister Braxton dans l’établissement des tentes. Les témoins de la scène, non sans étonnement, purent constater que la jeune femme possédait en vérité bien plus d’adresse qu’elle ne voulait bien le laisser paraître en sa présence. Soupçonnant en elle quelque origine insulaire, et désireux de la détourner sans offense d’une conduite peu séante, Théodran s’adressa à elle d’une voix douce, en langue gaélique, l’exhortant à prêter main-forte à Marianne, qui s’était aventurée en forêt pour y quérir du bois.

Il fut lors révélé que Siobhân était fille de Sir Gawain, venu d’Irlande afin de soutenir Arthur, escorté de quatre cents cavaliers fiers et aguerris. La renommée de ce seigneur, dit le Fidèle, n’était point étrangère à Théodran, lequel savait combien cet homme réunissait en sa personne toutes les vertus d’un souverain digne de ce nom, peut-être le plus éminent de toute l’île d’Irlande. Nul ne pouvait égaler sa bravoure ni la vigueur farouche dont il faisait preuve en bataille. Il élevait en outre des chevaux d’une qualité rare, dont la vigueur semblait sans égale.

Cependant qu’elle revenait deviser de propos légers avec Braxton, celui-ci aperçut soudain le Chevalier des Cendres. Théodran se remémora alors les paroles de Merlin : les visions se présentent toujours par deux. Ayant, pour sa part, décliné celle que lui offrait Morgane, il jugea qu’il lui incombait de demeurer au camp afin de veiller sur la petite troupe — d’autant qu’il goûtait peu les affaires de sorcellerie. Ses trois compagnons s’engagèrent donc à la suite du spectre.

Une fois encore, un lieu empreint de mystère se révéla à eux, une vasque, puis la vision : Ils se trouvèrent transportés au cœur d’une bataille immense, où des milliers d’hommes s’affrontaient. Un Arthur, dont les cheveux blanchis témoignaient du poids des années, brandissait Excalibur et s’élançait dans la mêlée. Un groupe de chevaliers vint à sa rencontre pour l’assaillir. Ils portaient ses propres armes, mais marquées d’une barre sombre. Angarad reconnut là la coutume de détourner les armoiries de celui que l’on tient pour ennemi : ainsi ces hommes combattaient-ils unis en leur haine d’Arthur. Une épée heurta l’armure du roi et rebondit, rompant la lanière de son fourreau — incident en apparence bénin dans le tumulte, mais qui, dans la vision, prenait un tour d’une gravité singulière.

Pour sa part, Théodran, se sachant le seul homme d’armes aguerri, avait rassemblé le reste du groupe en un même lieu. Il fit allumer un feu afin d’éloigner les esprits et les bêtes sauvages, puis surveilla les abords du camp avec une vigilance soutenue. Soudain, un grondement sourd se fit entendre, bientôt suivi de plusieurs autres, encerclant le camp. Des loups approchaient — chose étrange, car ces bêtes auraient dû fuir à la vue du feu et au bruit des hommes.

Il ordonna aux écuyers de se mettre en position de défense, lances brandies et boucliers fichés en terre autour des civils. Il prit lui-même position parmi eux. Puis il commanda que l’on frappât sur les écus afin d’effrayer la meute qui s’avançait ; mais cet expédient demeura sans effet. Bientôt parut devant lui celui qui semblait conduire les autres : un loup immense, au pelage noir, d’un poids prodigieux. Une aura sombre et presque infernale émanait de la créature.

Théodran enjoignit alors à Dame Siobhân, dont il avait perçu les dispositions martiales, de projeter une lance contre la bête. Le trait rebondit sur son épaisse peau, et l’animal fixa Théodran d’un regard chargé de malveillance, comme s’il l’eût choisi pour adversaire. Refusant d’exposer les siens, Théodran s’élança le premier, frappant la créature tout en prononçant d’une voix ferme des paroles sacrées. À cet instant, le monstre se dissipa en cendres. Privés de leur chef, les autres loups prirent aussitôt la fuite. Mais à peine le calme revenait-il que des cris s’élevèrent derrière lui : un malheur était survenu à Lancelot. Éric était blessé au bras, et l’on découvrit le jeune Lancelot sous le corps d’un loup, tenant le glaive d’Éric dont la pointe avait traversé la gorge de l’animal. Il apparut que la bête avait d’abord attaqué Éric, et que Lancelot, mû par un réflexe de défense, avait saisi l’arme du jeune homme pour abattre le loup d’un seul coup.

Tandis que Siobhân déchirait sa manche pour panser la blessure d’Éric avec une habileté certaine, Lancelot se pressa contre Théodran en quête de réconfort. Celui-ci le loua pour sa conduite et son courage. Peu après, les trois chevaliers revinrent de leur étrange périple et s’enquirent de ce qui s’était produit. Les écuyers furent chaudement félicités, Éric honoré, et le vaillant Lancelot plus encore. Cependant, l’épaule dénudée de Siobhân laissa entrevoir le bord d’un tatouage. Or, si cette coutume était tolérée en Irlande, elle l’était bien moins parmi les chrétiens de Bretagne. Par égard pour elle, Théodran déposa une couverture sur ses épaules, lui expliquant avec douceur, dans la langue de ses ancêtres, la raison de ce geste. La dame lui en rendit grâce dans la même langue.

Parvenus à Camelot, ils furent reçus avec une allégresse sincère par leur souverain. Celui-ci ne put dissimuler l’émoi que fit naître en lui la beauté de Dame Guenièvre, laquelle sembla, en retour, touchée d’un trouble semblable. Fidèle au vœu de la Fée, Braxton requit qu’un lit fût dressé en sa propre chambre pour Lancelot. Au banquet du soir, Arthur fit son apparition sous ses plus beaux atours. Guenièvre, pour sa part, n’était vêtue que d’une robe d’une sobre élégance, choisie parmi les rares effets qu’elle avait emportés dans la hâte. Le jeune monarque n’en fut pas moins ébloui. Braxton s’était appliqué à demeurer aux côtés de Lancelot, tandis que Siobhân veillait à ne point quitter Braxton. La jeune femme avait pris soin d’accorder sa parure et sa coiffure à celles du — peu — galant chevalier. Angarad, quant à elle, se trouvait en agréable compagnie auprès de Théodran.

Après que le roi eut prononcé son discours, salué d’un vibrant « Vive le roi ! » lancé par Lancelot, bientôt repris par l’assemblée entière, l’on se livra enfin aux plaisirs de la table. Braxton s’étonna de supporter le vin avec une aisance inhabituelle, qu’il attribua aux forces accrues que ses voyages lui avaient sans doute conférées. Cependant, observant la scène, Théodran et Angarad remarquèrent que Siobhân, avec une adresse discrète, vidait les coupes du chevalier dans celles des convives voisins dès qu’il détournait le regard. Angarad, intriguée, s’enquit à voix basse de la raison d’un tel manège. Siobhân répondit alors, d’une voix claire et en langue gaélique, à l’adresse de Théodran :

« Ní bheadh fear a ólann go trom ina athair maith. »

— Un homme qui s’adonne à l’excès de boisson ne saurait être un bon père.

On remarquait également, parmi les convives, le bon Père Blaise, qui avait rejoint Camelot et le roi Arthur en compagnie du sieur Gondin, lequel s’en était allé faire ses armes auprès des soldats du royaume. Lorsque le banquet prit fin, on éveilla Lancelot, qui s’était assoupi paisiblement sur les genoux de Dame Guenièvre. Après avoir reconduit celle-ci à ses appartements, Angarad comprit qu’Arthur lui avait cédé sa propre chambre, le château ne disposant pas encore de suffisamment de bon logis. La dame chevalier ne put s’empécher de le laisser entendre à sa noble amie.

Théodran, mis au courant, offrit alors la propre chambre au souverain, qui déclina. Il lui arracha toutefois la promesse qu’il passerait la nuit en un lieu digne de son rang. L’on devina, sans qu’il fût besoin de le dire, que le roi ferait de la grande salle du Conseil son gîte pour la nuit. Cette décision déplut aux chevaliers, mais le monarque, ferme en sa résolution, ne consentit point à revenir sur son choix.